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Revers Gagnant : déjouer les pronostics de l’automne Himalayen

Catégorie: Découvertes
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Par Pierrick Fine et Symon Welfringer
Sani Pakkush 6953m (virgin South face)

Tracé de la voie

Fine Pierrick
Welfringer Symon
2500m ED+ / 90° / M4+ / WI4+
16-20/10/2020

Mi août, alors que tout le monde se prépare, la sentence tombe : Le Népal restera fermé cet automne.

On s’y attendait mais ça fit l’effet d’une bombe dans le petit monde des expéditions. De notre côté, nous sommes plus motivés que jamais, et malgré les nombreux coups de fil, c’est à deux que l’on prendra la direction du Pakistan. Mais le Paki à l’automne, ce n’est pas sexy. En effet ce pays se situant tout à l’ouest du massif himalayen n’est pas touché par le régime des moussons. Un climat continental règne sur le pays. On nous prédit alors sécheresse dans les faces et déluge dans le ciel… Rien de mieux pour légitimer notre esprit de contradiction.

L’objet de nos convoitises se nomme le Sani Pakkush, ce sommet se situe dans le massif du Batura muztagh, à l’ouest du Karakoram. Il a été gravi une seule fois par son versant le plus facile en 1991 par une équipe allemande. Nous envisageons une ascension par la face Sud encore vierge. Nous sommes seulement la seconde expédition à s’introduire sur le Toltar glacier.
En choisissant le massif du Batura, nous cherchions une forme d’isolement, ce massif reste encore très peu parcouru et regorge de faces vierges très intéressantes d'un point de vue alpinistique.

Symon : Nous dégotons nos visas en express, finalisons rapidement les derniers détails, et très rapidement, nous voilà en route pour l’aéroport Saint-Exupéry. Mais à deux kilomètres de celui-ci, le moteur de la belle Clio de Pierrick nous lâche. Nous voyons notre monde basculer et ce projet, déjà quelque peu bancal, s’éteindre. Nous reprenons finalement nos esprits pratiques, appelons une dépanneuse et laissons ce stress derrière nous en trainant nos 100 kg de bagages vers le Terminal 2.

Un peu de paperasse à Islamabad, 20 heures de voiture, 5 semaines de vivres à acheter, du 4x4 sur des routes effondrées, du trekking avec des porteurs plus ou moins efficaces, et nous voilà sur le Toltar glacier. Une sorte de glacier d’Argentière XXL, avec pour seule différence des faces mesurant entre 2000 et 3000m à environ 7000m d’altitude, le nombre de lignes y est presque infini.

Après quelques jours de repos forcé au camp de Base qui nous a accueilli avec des chutes de neige pendant 4 journées sans arrêt, la question de l’acclimatation à plus haute altitude se pose.

Cette phase a été l’une des difficultés principales de cette expé. En installant notre camp de base vers 4100m, seules des faces très raides nous entouraient, peu propices à monter en altitude progressivement. Nous nous sommes finalement engagés sur un couloir en neige qui nous a permis de monter jusqu’à 5000 m, après deux nuits passées là-haut, nous avons traversé le glacier pour continuer l’acclimatation sur des pentes moins raides et plus exposées au soleil, étant donné les températures très faibles. Nous avons finalement réussi à passer une nuit à 5400m et monter à environ 5500 m. Nous aurions aimé peaufiner notre acclimatation en montant plus haut mais les sommets alentours tous plus raides les uns que les autres nous ont poussés à passer directement à une première tentative dans la face.

Nous avons donc observé un certain temps cette face Sud du Sani Pakkush qui surplombait notre camp de base. Haute de 2500m, elle en impose par sa taille, aucun de nous deux n’avait jamais gravi un itinéraire aussi long ni aussi haut avec ce sommet à 6953 m.

Finalement, les conditions nous ont amenés à choisir un itinéraire plutôt mixte et peu exposé aux avalanches, imaginant ainsi une ligne assez évidente qui remonte la partie gauche de la face.

Pierrick : Une semaine de repos, une dépose de sac au pied de la face, deux faux départs pour cause de neige nocturne, et nous voilà « sur-chauds » pour partir dans la face.

16 octobre, 2h du matin, nous quittons le camp de base. Arrivés au pied des difficultés à l’aube, la corde à peine délovée, Symon pendu à ses piolets à quelques mètres au-dessus du sol, rencontre subitement une belle et splendide coulée de neige, Spindrift pour les intimes. Symon tient bon, mais son sac se trouve largement entaillé, on lit mutuellement dans nos regards un sentiment de doute, une réparation bancale fera l’affaire. Après un long slalom entre les pentes de neige et de mixte, l’heure du bivouac arrive. Nous sommes dans une pente à 60° à l’endroit le moins raide, les 30cm de neige changeante recouvrant la glace noire ne suffisent pas à tailler une plateforme.

Symon : À environ 5600 m, nous faisons l'une des longueurs les plus dures de la voie en M4 +/M5, je pars explorer un éperon à la recherche d’une vire salvatrice. Après une heure de BTP terrassement dans de la neige et glace noire, nous pouvons nous tenir côte à côte plus ou moins allongés, suspendus dans le vide à contempler le coucher de soleil à 5600m. Le lendemain fut similaire avec de la neige raide difficilement protégeable, des longueurs de glace magnifiques, un souffle de plus en plus court. Nous réussissons à être efficaces et remonter 600m supplémentaires, coup de cœur pour la longueur de glace verticale en plein centre de la face.

Pierrick : La nuit suivante nous ne dormirons pas côte à côte. Symon dort recroquevillé sur un petit rocher, retenu par la tente. Quant à moi, la vire de 30 sur 50 cm ne suffit pas à me retenir. Je place alors mon matelas gonflable dans mon duvet, je me sangle tel à un hamac de fortune. Avec un léger vent de quelque dizaine de km par heure, le réveil à 6200m est des plus froid. Il nous faut du temps pour se mettre en route et démarrer cette courte journée. En effet on trouvera rapidement un superbe emplacement de bivouac, protégé par un sérac peu menaçant à 6400m. Celui-ci sera parfait pour nous reposer un peu avant le push du lendemain.

19 octobre 2020, Summit day, nous laissons le camp en place pour notre retour, et c’est très light que nous prenons la direction du sommet. Après avoir brassé dans de grandes pentes de neige, nous décidons de remonter l’arête par des corniches aux formes futuristes de meringues. La corvée de faire la trace dans cette neige sans cohésion devient alors un plaisir plein d’émerveillement, jusqu’à trouver la meringue la plus haute, culminant au sommet de la face à 6953m.

Au sommet, nous trouvons ce que nous sommes venus chercher, un mélange d’émotions et de larmes givrées.

Après une demi-heure de photo, de contemplation, d’extase, nous entamons la descente en direction du bivouac à 6400m.

Cette désescalade est d’abord fastidieuse du fait de la difficulté à se protéger, puis de plus en plus déroulante et euphorique à l’approche de notre tente. Une dernière nuit à profiter de l’oxygène rare et nous nous engageons dans d’interminables rappels. Sous la couche de neige poudreuse, on trouve facilement de la glace. Cette glace nous permet de réaliser un grand nombre d’abalakovs et de laisser en tout et pour tout 3 câblés et deux pitons pour arriver au pied de la face. C’est heureux et complètement épuisés que nous rampons jusqu’au camp de base.

Symon : Partir en expédition à deux reste quelque chose de très particulier, avec Pierrick, cela fait plus de cinq années que nous pratiquons la montagne ensemble entre réussites et buts. Nous avions déjà partagé une belle expédition au Pakistan en 2019 avec Antoine Rolle et Aurélien Vaissière mais cette fois-ci, nous étions livrés à nous même sur un objectif de bien plus grande ampleur.

C’était pour nous deux la première fois que nous passions autant de temps dans une face au fin fond de l’Himalaya.

Mais l’expérience de l’année dernière au Tengi Ragi Tau m’avait beaucoup appris et j’ai retrouvé de nombreuses similitudes lors de cette ascension. A deux, l’engagement est plus important, si l’un de nous tombe malade ou se blesse, l’expé tombe à l’eau. D’un autre côté, l’expérience est encore plus intense, les relations humaines tissées sont plus fortes et l’esprit de cordée plus puissant. Pierrick et moi avons des profils complémentaires et je pense que ça a été la clé de notre réussite. Le point fort de Pierrick est sa capacité à rester efficace malgré l'altitude, ainsi il a été moteur durant les deux derniers jours dans la face au-delà de 6500 m, il a su motiver notre cordée jusqu’au sommet. De mon côté, je suis plus à l’aise sur le terrain technique et j’ai eu la chance de faire quelques longueurs de mixte et de glace verticale vraiment magnifiques. Cette complémentarité est selon moi nécessaire pour la réussite de projets d’une telle ampleur à cette altitude.

Pierrick : Malgré des pronostiques peu réjouissants, malgré une réorganisation au dernier moment, malgré des doutes persistants. Nous avons pu ouvrir une magnifique ligne de 2500m sur le Sani Pakkush, sous un ciel radieux et des conditions de mixte excellentes. Nous avons donc nommé cette voie « Revers Gagnant », finalement, le Paki à l’automne, c’est la vie.