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Ascension de l’Aconcagua (6962m) par les Engagés - Partie 2

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Le push final, 15h de doutes et d’efforts

Jour du sommet, 2h du matin, notre tente est la seule lumière au camp Nido de Condores

À 2h du matin le réveil sonne, machinalement chacun fait ce qu’il a à faire : j’allume le réchaud pour faire fondre la neige pour le petit déjeuner et faire 3L d’eau par personne pour l’ascension. On s’équipe léger, de l’eau, des vivres, le téléphone satellite, des crampons et à 4h30 du matin, on sort de la tente et on commence la marche, dans la nuit noire, éclairée par le ciel étoilé et la Voie Lactée qu’on voit très clairement. Il fait extrêmement froid, on est en grosses moufles et grosse doudoune Valandré, et comme on ne marche pas très vite, on n’arrive pas à se réchauffer. On a vraiment froid aux extrémités. Au bout de 2h de marche, on arrive à l’endroit où on s’était arrêté la veille, et le soleil commence à se lever. On est à 6000m, il n’y a personne, aucune vie, aucun bruit, juste nous deux perchés sur le flanc de l’Aconcagua à admirer ce magnifique lever de soleil, qui laisse apparaître l’ombre du sommet sur la chaîne de montagnes voisine.

Le soleil se lève à 6000m, et l’ombre de l’Aconcagua se dessine sur les montagnes en face

On reprend la marche, on a un rythme lent, on ressent fortement l’altitude. On a 300m de dénivelé à faire sur des sentiers de pierre avant de mettre les crampons, parfois la pente est raide. C’est là que les difficultés commencent à se faire sentir. On a raccourci le temps entre 2 pauses. Thomas a un moment de faiblesse, il faut se soutenir car on ne peut le faire qu’à deux. On arrive finalement à 6300m, il y a une petite cabane abandonnée, un ancien camp, on décide de chausser les crampons ici, car face à nous il y a une pente neigeuse d’une centaine de mètres. On boit, on mange un bout, et on attaque cette pente plutôt raide. On arrive péniblement au bout, les effets de l’altitude nous fatiguent, et on se dit que ça ne va pas s’arranger en grimpant. On se retrouve maintenant sur une arête et nous voilà désormais exposés au vent. On fait maintenant face à la Traversée. C’est un long chemin très exposé qui longe le flanc raide de la montagne. La Traversée se termine dans la Cueva (grotte) à l’abri du vent, et ensuite il y a la fameuse Canaleta, l’endroit le plus dur de l’ascension, un pierrier raide de presque 500m de dénivelé se terminant par le sommet.

La Traversée, de l’épuisement aux doutes

On se lance dans la Traversée, le dénivelé est doux, on progresse bien. Le vent souffle fort, peut être 50km/h, mais on a connu pire au Groenland ou dans les Vosges, donc on ne s’affole pas, et on reste concentrés. La pente se raidit, et une partie neigeuse coupe le chemin. A ce moment là, on se dit que si on tombe, on termine en bas, car à cette altitude, la neige est lisse et dure. On se regarde, on se calme, on se concentre et on y va. On arrive à passer la zone neigeuse, mais la pente se raidit davantage, les pierriers sont instables, à chaque pas on recule, c’est extrêmement fatiguant. Les nerfs sont à vifs, chaque pas demande maintenant un effort presque au dessus de nos forces. On marche maintenant très lentement, on s’arrête tous les 5 mètres, on est essoufflés et épuisés. Je me dis que c’est peut être trop dur pour moi, que je n’y arriverai pas, je commence à douter sérieusement… J’aperçois finalement la Cueva, donc je vais chercher mes dernières ressources pour faire l’effort d’atteindre la grotte. On finit par y arriver, enfin.

Je suis au plus mal, je commence à avoir un léger mal de crâne et de ventre. Je suis épuisé. Thomas se sent plutôt bien. Je me dis que le plus dur reste à venir, et je ne vois pas comment je pourrai y arriver. On est à 6500m environ, il reste quasiment 500 mètres de dénivelé. On fait notre pause. J’envisage sérieusement d’abandonner et de redescendre, c’est tellement dur. Thomas l’a bien vu que j’étais mal, et il me propose de descendre. Je sais que c’est dur pour lui de proposer ça, car si je dis oui, il doit redescendre aussi. Il me laisse le choix, j’apprécie beaucoup. A ce moment là, j’ai beaucoup de doutes, je sais que c’est maintenant que ça se joue. On est dans une zone à risque, de mort il faut le dire, mais je sens que je reprends mon souffle. Après les doutes, j’essaie de retourner la situation dans ma tête et je me dis qu’à deux on peut le faire. Il faut changer de rythme et de stratégie, tout donner, et ça peut le faire. A ce moment, je me mets dans un état d’esprit d’arrêter de subir, je me reprends en main, je pense à mon petit frère qui a réussi à vaincre sa maladie, je prends exemple sur lui et je me mets en mode warrior : je vais tout donner pour arriver à ce putain de sommet ! Je regarde Thomas, et je lui dis qu’on continue.

Maxime en plein doutes à la Cueva, à 6500m. On aperçoit la Traversée en contrebas

De la Cueva au sommet, entre doutes et détermination

A ce moment on n’a plus la notion du temps. On a marché 6h pour monter 900m, et on va encore prendre 5h pour faire les 450 derniers mètres. Je ne sais pas si la pause était longue ou courte. On décide donc de repartir et d’adopter un nouveau rythme, 4 pas, puis 4 respirations profondes, sans regarder en haut, car l’impression de non-progression est décourageante. On sort de la Cueva et un mur ultra raide de neige fait face à nous. A partir de la Cueva, c’est du sérieux, on sent qu’on commence vraiment à rentrer dans le dur. On va chercher des ressources insoupçonnées. C’est un combat contre la douleur, l’effort physique et l’altitude. On pense très fort à nos proches, et à ce moment c’est juste de la douleur et de la détermination. Pour arriver en haut c’est simple, il faut que la détermination l’emporte. A partir de ce moment là, on comprend que c’est dans la tête que le sommet se fait. Un pas après l’autre, on progresse lentement, péniblement, mais sûrement. On vise un point à 10m de nous, et on se dit que c’est l’objectif à atteindre. Puis une fois arrivé, on fixe un nouveau point 10 mètres plus loin et on recommence. Toujours en gardant ce rythme. On est dans une bulle, concentrés sur le moment présent, sur notre corps. 4 pas, 4 respirations, 10 mètres, puis 10 mètres, sans regarder en haut.

Le temps est comme arrêté, on ne sait pas si depuis la Cueva il s’est passé 10 minutes ou 1 heure. A un moment on regarde vers le sommet, et on se dit que ça a l’air encore super loin… On commence à se décourager de nouveau, mais on se force à arrêter d’y penser, et on repart sur notre rythme, comme des robots. On continue, on lâche rien, on a jamais été mis autant à l’épreuve, on repousse nos limites, on continue de creuser au fond de nous et d’y trouver des ressources méconnues, on pense à nos proches et on arrive à trouver la force de continuer. On a l’impression que ça fait une éternité qu’on a quitté la Cueva.

A ce stade, la fatigue et le manque d’oxygène nous mettent dans une sorte d’état second. La conscience des choses et du temps est trouble. Mais on continue de marcher, machinalement, il ne faut pas lâcher. A un moment comme sorti d’un rêve, de cet état second, je lève la tête, et je vois que le sommet n’est plus très loin. On se prend un énorme shoot de motivation, c’est juste là, encore quelques mètres, les derniers efforts. On est si près, on ne peut plus faire demi-tour, il faut l’atteindre. Toujours 4 pas, 4 respirations, petit à petit, chaque pas nous rapproche du sommet. On monte un dernier relief, on croyait que le sommet était juste derrière, mais le sommet est en fait encore un peu plus loin, derrière un autre relief. On a l’impression qu’on va jamais y arriver, que le sommet est toujours repoussé. Ça rend fou. Mais on repart, 4 pas, 4 respirations, on donne tout. Cette fois c’est vraiment le sommet, on le voit, il est là, juste devant nous, on a l’impression qu’on peut le toucher ! Plus que quelques mètres et on y est, un dernier obstacle, une micro-escalade de quelques gros rochers, les pas les plus durs, on arrive pas à croire que ce sont peut être les derniers efforts… ça y est enfin !!! Après 11h de marche, nous voilà enfin à 6962m, au sommet de l’Aconcagua, la plus haute montagne des Amériques. ENFIN !!! On n'arrive pas y croire, je verse une larme, l’émotion est trop forte, j’ai jamais ressenti ça, c’est à la fois un soulagement, de l’épuisement, une victoire intense après tant efforts et des doutes si profonds. Je croyais vraiment au fond de moi qu’on allait jamais y arriver. Et en fait nous y voilà, on y est arrivé, tous les deux, ensemble. C’est très fort ce qu’on vit. On savoure chaque seconde, car plein de sensations nouvelles nous envahissent. La vue est tout à fait extraordinaire. On surplombe toutes les chaînes de montagnes aux alentours. J’appelle Chloé et mes parents avec le téléphone satellite du sommet, Thomas appellent aussi ses parents. Ils décrochent tous avec surprise et sont aussi émus que nous. On passe 1h30 seuls au sommet à profiter de ce moment. On est à ce moment les personnes les plus haut des Amériques. C’est puissant.

Les Engagés, Maxime et Thomas, au sommet de l’Aconcagua à 6962m après 11h d’effort

Maxime appelle ses proches du sommet par téléphone satellite

Puis on décide de redescendre. On se reconcentre car les accidents arrivent essentiellement à la descente. Comme le disait notre guide Bernard du Groenland, l’arrivée c’est pas le sommet mais le retour au camp de base. On se met donc en route vers notre camp de Nido de Condores, et on se rend compte qu’on n'a plus d’eau. On descend très rapidement comparé à la montée, mais la fatigue est bien présente donc il ne faut pas relâcher la concentration. Après 1h30 de marche, on est déjà à plus de la moitié. Mais on est exténués, le camp semble loin encore, et on est assoiffés. On prend la neige, on essaie de la mettre dans une gourde, et de garder la gourde contre notre corps pour la réchauffer, mais en vain. Du coup on suce des morceaux de neige. L’effort n’est clairement pas terminé, mais l’adrénaline du sommet nous donne des forces pour continuer de marcher.

On finit finalement par apercevoir le camp de Nido de Condores et même notre tente. On est silencieux, quasiment dans un état second, épuisés, lessivés. On a les pieds qui trainent. Après 15h d’efforts au total, et les dernières heures de concentration éreintante, on arrive enfin à notre tente, on s’écroule à l’intérieur, on va vite chercher de l’eau sous une mare gelée pour faire à boire. On se fait un chocolat chaud, c’est le meilleur du monde !!! On se délecte, on a le sourire aux lèvres, on l’a fait, on est de retour au camp, sans encombre, avec un chocolat chaud entre les mains. Le moment est parfait. Thomas est trop fatigué, et n’a pas faim. Je me fais quand même un plat lyophilisé, au menu c’est Poulet Colombo. Je dégomme mon lyoph’ et on s’écroule dans les bras de Morphée, après avoir passé la journée la plus éprouvante de notre vie, physiquement et mentalement.

Le lendemain, on se réveille toujours avec le sourire aux lèvres, on démonte le camp, on retourne au camp de base, on prend notre temps sur la descente, on fait des très longues pauses, on rigole, on profite. On voit les gens monter et on leur souhaite bon courage ! Arrivés au camp de base, on pack toutes nos affaires, on va les rincer dans un lac qu’on avait repéré à côté.

Sur le chemin de la redescente au camp de base, Maxime joue le lézard au soleil

Chaque seconde est du kiff, on a l’impression d’être encore une fois champion du monde ! Le lendemain, on quitte le camp de base à la première heure pour retourner à l’entrée du parc. Ça nous prendra 10h, on sent à la fin que nos corps sont fatigués, ils ont bien mérité quelques jours de repos. Après 14 jours passés dans le parc national de l’Aconcagua, notre périple se termine. On regarde une dernière fois l’Aconcagua derrière nous, il est sous une masse de nuages sombres, la tempête annoncée est déjà là et durera quasiment une semaine. On se dit qu’on a eu de la chance, et qu’on a fait les bons choix. On rentre à Mendoza tard le soir, le décalage entre le camp de base le matin même et la rue animée de bar est assez frappante. On se regarde, on hésite entre bière ou dodo… Mais bon, le choix est quand même vite fait, la bière nous a bien manqué !!! On a 3 jours à passer à Mendoza, on s’est dit qu’on a bien mérité de se faire plaisir ;)

On avait plus rien de propres, donc on a fait quelques folies à Mendoza !

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